Le baume jurassien qui soigne des soldats aux Invalides
(Efficace contre les problèmes de peau, mais cauchemar absolu des punaises de lit)
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Par Thibaut Vernier – vendredi 2 octobre 2026

Chère amie, cher ami,
Il y a deux semaines de cela, Bertrand, l’un de vos camarades de lecture, m’a posé cette question à propos du Shilajit:
« Dans tous les massifs montagneux, pourquoi pas dans les Alpes ou les Pyrénées ? »
Eh bien la réponse est OUI.
Tout commence à l’Hôtel royal des Invalides, à Paris, au soleil couchant de l’année 1720.
Dans les infirmeries militaires, des chirurgiens frottent les dartres (mélange d’eczéma, de plaques sèches et d’« herpès avec croûtes ») de plusieurs soldats avec une huile de roche venue tout droit… du Jura neuchâtelois [1].
Sur les ulcères, ils l’étalent en onguent, fondue au bain-marie avec du beurre frais et de la cire vierge.
Alors que dans d’autres chambres, c’est la pierre elle-même que l’on brûle, et il en monte une fumée noire, épaisse, qui promet de faire enfler et crever les punaises jusque dans les plis des rideaux…
L’archive qui nous raconte cette réjouissante expérience porte un titre d’une grande solennité : « Dissertation sur l’Asphalte […] découvert depuis quelques années au Val Travers […] et les utilités de l’huile que l’on en tire ».
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Le texte reproduit une attestation signée par deux chirurgiens majors des Invalides, Morand père et fils.
Mais le plus savoureux reste le visa officiel de Claude Le Blanc, secrétaire d’État à la Guerre et administrateur des lieux, qui avait lui-même ordonné ces essais [1].
Je vous épargne la lecture complète de ce texte, mais sachez seulement que nos chirurgiens notent, avec une prudence toute scientifique, que l’huile « a paru spécifique » contre les dartres.
Des massifs d’Europe ont donc bien eu leur « larme de pierre », et le royaume de France s’est empressé de l’étaler sur ses vétérans.
Dans les lignes qui suivent, nous allons éplucher les cas d’utilisations de cette huile de roche jurassienne : dartres, ulcères, rhumatismes, goutte.
Et vous découvrirez ce que ce produit a réellement en commun avec le Shilajit qu’on vous vend aujourd’hui.
Mais d’abord, commençons par répondre à une question : par quel miracle une pierre arrachée des mines du Val-de-Travers a-t-elle fini dans les infirmeries du roi, sous le tampon d’un ministre de la guerre ?
« Un trésor inconnu depuis le commencement du monde »
L’huile du Jura n’est pas arrivée aux Invalides par hasard.
Je dirai même qu’elle y a été conduite par la main d’un homme au diplôme invérifiable mais au culot certain : Eirini d’Eyrinys.
L’auteur de sa notice biographique, Marc Weidmann, nous dresse le portrait d’un aventurier né peut-être vers 1630 en Bessarabie, apparu en Suisse en 1709 sous le titre auto-attribué de « docteur en médecine et professeur de grec » [2].
Précisons que derrière le titre de « Docteur en Medecine » imprimé sur la page de titre de son livre de 1721, aucune source connue ne confirme ce doctorat [1, 2].
Grâce à son culot qui, soit dit en passant, ouvre plus de portes qu’il n’enferme (ortographe volontaire), notre docteur autoproclamé prospecte les gisements d’asphalte du Jura, obtient la concession du Val-de-Travers en 1717 et lève des fonds auprès d’actionnaires [2].
Pour vendre son asphalte, il publie une série d’écrits « mi-scientifiques, mi-publicitaires » [2].
La matière qu’il vend est une huile de roche distillée : elle lubrifie les rouages, mais prétend surtout guérir les maux internes et externes des humains [3].
Eirini d’Eyrinys crie au « trésor qui nous avait été inconnu depuis le commencement du monde » et assure que son asphalte « ne diffère de celui d’Asie dans aucune de ses parties » [1].
(Entendez par là l’huile distillée d’un caillou du Jura égale le prestige des résines de mūmiyāʾ et de Shilajit des contes d’Orient).
Le coup de grâce est porté le 21 février 1720 : un arrêt du Conseil d’État autorise le sieur de La Sablonnière, à qui d’Eyrinys a cédé ses droits, à faire entrer la roche et son huile en France sans payer de droits pendant dix ans. Au passage, l’arrêt recopie l’argumentaire du demandeur : l’huile serait « excellente pour la guérison des Ulcères » [1].
Reste à comprendre sur quel terreau cette allégation a bien pu germer…
Comment reconnaître le vrai au milieu des faux ?
Sans surprise, dès le Iᵉʳ siècle, Dioscoride peste contre les marchands qui coupent le bitume avec de la poix [4].
Autrement dit, deux mille ans avant vos boutiques en ligne, la question n’était déjà pas « est-ce que ça marche ? », mais « est-ce du vrai ? ».
Puis vient le IXᵉ siècle et le drame de la traduction.
En effet, un traducteur arabe, Iṣṭifān ibn Basīl, a la fausse bonne idée de traduire le pissasphalte grec par le mot persan mūmiyāʾ [5].
En Orient, ce minéral devient un remède de rois, qu’on s’offre entre souverains et qu’on avale pour ressouder les os.
Mais en Occident surtout, par paresse étymologique mūmiyāʾ devient mumia, et on confond le minerai avec le goudron des momies égyptiennes.
Résultat, du Moyen Âge jusqu’à bien après la Renaissance, les apothicaires vont gratter des cadavres de momies.
C’est donc au beau milieu de ce bazar étymologique de deux mille ans, entre fausses roches, vraies mummies et goudron de voirie, que d’Eyrinys débarque à Paris avec son huile de roche du Jura…
Et c’est dans ce climat de soupçon que le ministre Le Blanc fait mettre l’huile de roche à l’épreuve par les chirurgiens des Invalides [1].
Le coup de tampon des Invalides
Retournons maintenant à notre document des Invalides.
Un mot d’avertissement toutefois : cette dissertation n’est ni un protocole moderne, ni une recette d’apothicaire, mais un document promotionnel de 1721 [1, 6].
Voici leur verdict clinique :
Premier point : les dartres.Sur les plaques sèches, les croûtes d’herpès et tout ce qui gratte, l’huile « a paru spécifique » avec une friction quotidienne, précédée d’un décapage au jus de cresson d’eau si la plaie est particulièrement vive.
Chapitre suivant : les ulcères nécrosés.Pour décaper la pourriture, les chirurgiens préparent une sauce chaude : huile d’asphalte, beurre frais et cire vierge, fondus ensemble au bain-marie. Le rapport la dit « propre à déterger » ces ulcères (comprenez qu’elle nettoie la plaie), et ajoute qu’elle « les dispose à la cicatrice ».
Arrivent ensuite le rhumatisme et la goutte.Sur un rhumatisme ancien et douloureux, l’huile a soulagé mieux que les autres remèdes testés et a aussi dissipé la douleur qu’une crise de goutte avait laissée dans un genou. Les chirurgiens précisent cependant que seules 2 personnes ont été testées.
Dernier exploit : la chasse aux punaises.Les Morand constatent une hécatombe chez les parasites, mais ils cumulent deux protocoles sans les isoler : du baume appliqué dans les fentes du bois et une fumigation de roche brute au milieu de la pièce. Ce que je retiens moi, c’est le jugement acrobatique sur le nuage de fumée qui « ne paraît pas préjudiciable à la tête ni à la poitrine, à moins qu’on ne fût mal disposé »…
C’est avec ce bilan-là, que je peux enfin apporter une réponse honnête à Bertrand.
Tour de France des roches qui suintent
Oui, les montagnes d’Europe ont eu leur larme de pierre, et le Jura n’est pas le seul.
- Dans l’Hérault, la source de Gabian donnait une huile de pierre à usage thérapeutique dès le début du XVIIᵉ siècle [7].
- En Alsace, dès le XIVᵉ siècle, l’huile de Lampertsloch servait « pour le pansement des plaies, mais aussi pour graisser les essieux des voitures », rappelle Maurice Bouvet dans la Revue d’histoire de la pharmacie en 1939 [8].
Bref.
Pour clore cette enquête sur le Shilajit, je ne saurais trop vous faire cet aveu d’honnêteté : les scientifiques eux-mêmes entretiennent la confusion en le baptisant Asphaltum punjabianum.
Asphalte, bitume…
Je crois que tout est dit.
La géologie est ainsi faite que les entrailles de la Terre recrachent du bitume ou de la résine selon les caprices de la pression, de la température et des quelques millions d’années de gestation.
L’histoire nous montre cependant que la médecine a su tirer parti des deux.
Et cela même si les exsudats d’altitude gardent pour eux cette signature végétale et organique unique, riche en acides fulviques, humiques et en dibenzo-α-pyrones [9].
Pour ma part, je consomme de la résine de Shilajit depuis 10 ans et je m’en porte bien.
La seule chose que je déplore, c’est qu’il n’y ait plus rien d’éxploité chez nous aujourd’hui.
Il faut croire que nos traditions se perdent, nous laissant entièrement dépendants des marmottes de l’Himalaya.
Thibaut VernierIngénieur et ethnobotaniste, rédacteur de la lettre des Médecines Sacrées.
Sources
[1] Eirini d’Eyrinys E. Dissertation sur l’asphalte ou ciment naturel, découvert depuis quelques années au Val Travers dans la Comté de Neufchatel. Paris : P.-N. Lottin ; 1721. 42 p. Contient l’attestation des chirurgiens majors des Invalides (Morand père et fils), visée par Le Blanc, et l’arrêt du Conseil d’État du 21 février 1720. Texte consulté en mode OCR (Gallica). Consulté le 1 octobre 2026. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97982005 ; exemplaire de Lausanne : https://books.google.com/books?id=-fwTAAAAQAAJ [2] Weidmann M. Eirinis, Eirini d’. In: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS). Version du 06.03.2006. Consulté le 1 octobre 2026. https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/044354/2006-03-06/ [3] Weidmann M. Asphalte. In: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS). Version du 21.11.2016. Consulté le 1 octobre 2026. https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/026232/2016-11-21/ [4] Dioscoride. De materia medica, I, 73. In : Wellmann M, éd. Pedanii Dioscuridis Anazarbei De materia medica. Vol 1. Berlin : Weidmann ; 1907:72-73. Passage non collationné ; référence du chapitre d’après Bouras-Vallianatos et Käs [5]. [5] Bouras-Vallianatos P, Käs F. Treating with minerals in the Middle Ages: the rare substance mūmiyāʾ (pitch-asphalt) and its medicinal uses in Byzantium. Med Hist. 2024;68(3):223-236. doi:10.1017/mdh.2024.25. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11655162/ [6] Bibliothèque nationale de France. Morand, Sauveur-François (1697-1773). Notice de personne. Consulté le 1 octobre 2026. https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb12264634z ; Whonamedit. Sauveur François Morand. Consulté le 1 octobre 2026. https://redux.whonamedit.com/doctor.cfm/3202.html [7] Tourneur N. Une histoire qui baigne… dans l’huile. Le Quotidien du Pharmacien. 27 octobre 2016. Source de vulgarisation ; seul le chapeau a été consulté. Consulté le 1 octobre 2026. https://www.lequotidiendupharmacien.fr/le-mag/histoire-de-la-pharmacie/une-histoire-qui-baigne-dans-lhuile [8] Bouvet M. L’huile de Gabian. Rev Hist Pharm. 1939;27(105):5-12. doi:10.3406/pharm.1939.10771. https://doi.org/10.3406/pharm.1939.10771 [9] Stohs SJ. Safety and efficacy of shilajit (mumie, moomiyo). Phytother Res. 2014;28(4):475-479. Publié en ligne en 2013. Abstract non collationné. doi:10.1002/ptr.5018. PMID 23733436. https://doi.org/10.1002/ptr.5018

